Tout d’abord je tiens à rassurer ceux qui m’ont récemment fait part de leur inquiétude: tout va bien, tout s’arrange et l’aventure Cinémacam se poursuit sous les meilleurs hospices! 

Comme promis un petit texte au sujet de la direction d’acteur. C’était une dimension que nous avions souhaité travailler tout particulièrement cette année, car c’était jusqu’alors notre plus grande faiblesse: nous ne savions pas comment diriger des acteurs!

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Le projet « L’homme du bureau », dont le tournage vient de se terminer (voir article précédent) nous a donné l’occasion d’un vrai travail dans cette direction et nous avons, du coup, appris plein de choses!

Ça a commencé par un stage très intéressant qu’est venu nous donner un intervenant extérieur, David Lesné, metteur en scène et comédien. Nous étions plusieurs membres de l’atelier, mais également acteurs bénévoles qui allaient participer à notre court-métrage. Certains avaient un peu d’expérience au théâtre, d’autres étaient débutants complets.

Vu le peu de temps imparti, l’intervenant ne nous a pas tant donné de technique de jeu, que d’outils permettant à l’acteur de se mettre en condition. Quand l’acteur doit jouer une  émotion, il doit ressentir cette émotion, quitte à aller la chercher dans sa vie personnelle. S’il doit jouer, par exemple, la tristesse d’un personnage ayant perdu un être cher, il pourra se souvenir de ce qu’il a ressenti quand lui-même a perdu quelqu’un, et revivre cette émotion. S’il doit jouer un personnage heureux et guilleret, il ira piocher un épisode de joie dans ses souvenirs. Sachant qu’à la fin du jeu il faut savoir revenir à soi et remiser à nouveau ce souvenir dans les limbes de sa mémoire – pas toujours facile pour certains! Plusieurs exercices proposés par l’intervenant ont suscité beaucoup d’émotion auprès des participants.

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L’intervenant nous a fait faire des exercices de relaxation, ce qui facilite grandement le travail consistant à aller puiser en soi l’émotion nécessaire. Nous avons d’ailleurs mis en place sur le tournage, du moins à certains moment, une habitude: celle de faire 30 seconde de silence avant chaque prise, afin que chacune se relaxe et se mette en condition – et pas seulement les acteurs. Il est bien possible que malgré cette « perte » de 30 secondes de temps, cette habitude nous en ai fait gagner beaucoup plus à l’inverse en réussissant plus vite nos prises!

David Lesné nous a également mis en garde contre certains réalisateurs qui parfois, pour mieux inciter son acteur à incarner son personnage en allant lui-même chercher les souvenirs de l’acteur pour les faire remonter à la surface au bon moment, s’introduisent un peu trop dans sa vie privée. Ça a souvent été dit du réalisateur américaine Larry Clarke par exemple – la qualité du jeu d’acteur dans ses films s’explique peut-être en partie par là. L’acteur doit savoir poser des barrières, et le réalisateur faire un minimum confiance dans la capacité de l’acteur à puiser lui-même dans sa propre vie pour faire vivre le personnage.

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Larry Clarke et ses acteurs

Un autre aspect essentiel du jeu d’acteur est la relation à l’autre. L’acteur est rarement seul à l’écran: il interagit avec d’autres acteurs. Il arrive souvent que deux acteurs ne se connaissant pas doivent jouer dans une relation d’émotion: proximité, complicité, parfois amour, où à l’inverse rivalité, etc… Un exercice proposé par l’intervenant a montré que c’est quelque chose de bien plus difficile qu’on ne le pense!

Wayne_Coyne_Lollapalooza_Giant_bubble-2006-08-06L’exercice se déroulait à deux personne, face à face, d’abord à deux extrémités de la pièce puis se rapprochant pas à pas tout en se regardant dans les yeux, jusqu’à arriver tout contre l’un de l’autre et, au moment où ils le voulaient, se prendre simplement dans les bras. Selon le couple de personne, leurs relations ou s’ils se connaissaient bien ou non, les réactions étaient très différentes. Pour certains l’exercice était presque impossible: ils n’arrivaient pas à ne pas éclater de rire au beau milieu! D’autres étaient au bord des larmes. Pour d’autres encore, c’était un peu moins difficile – mais toujours avec pas mal d’émotion. David Lesné parlait de « bulle » pour exprimer cette difficulté: il existe une bulle invisible qu’on tisse autour de nous comme un mécanisme de défense, et dans laquelle il nous est très difficile d’accueillir autrui. Or l’acteur doit justement savoir ouvrir sa bulle et y englober l’autre! Sans quoi le personnage qu’il joue ne peut pas interagir dans l’émotion prévue par le scénario avec l’autre personnage, incarné par l’autre acteur.

313624757_39f1e44e68_oUn dernier point important est le cadrage. L’intervenant nous a fait faire un petit exercice d’équipe à 3 personnes: deux acteurs et un metteur en scène. Le metteur en scène décide d’une petite histoire qu’il fait jouer aux deux acteurs. J’ai moi-même joué le rôle de l’acteur  lors de cet exercice afin de me mettre, au moins pour cette fois, dans la peau d’un comédien! Cet exercice a révélé la grande importance pour l’acteur d’avoir de l’information, des points de repères, lui permettant de cerner son personnage et l’action qu’on lui demande de jouer. Si le réalisateur n’en dit pas assez l’acteur est perdu, ne sait pas ce qu’on veut de lui, ni qui il doit jouer.

Cet exercice, mais aussi le travail ultérieur pour « L’homme de bureau », nous a fait comprendre que bien plus que le texte, le dialogue lui-même, ce dont l’acteur a besoin est de bien cerner d’une part le « background » de son personnage et d’autre par son intention dans la scène qu’il doit jouer.  Une des répétition avec une actrice de « L’homme de bureau » s’est déroulé en très grande partie sous forme de simple discussion… Après avoir lu sa scène, l’actrice a eu une idée pour son personnage, qui n’était pas exprimée au scénario, et elle voulait en discuter avec le réalisateur et moi-même pour savoir si nous étions d’accord qu’elle joue dans cette logique là. En l’occurrence c’était en effet une très bonne idée et nous l’avons adopté et même étoffée.

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Il importe donc tout particulièrement au réalisateur de bien travailler ses personnage et d’en donner un maximum d’information à ses acteurs – et ce même pour les personnages secondaires!

Bien sûr le texte a quand même de l’importance. Mais nous nous sommes vite aperçus que certain acteurs et notamment les deux professionnels, l’utilisaient comme base, comme point de repère, mais ne s’y tenaient pas mot pour mot. Ils modifiaient des termes, des tournures, inventaient parfois d’autres phrases pas prévue, etc… Et nous, réalisateur et assistant réalisateur, ça nous satisfaisait: tout ce que nous avions à faire était de s’assurer que l’intention et l’émotion étaient bonnes d’une part, et que les informations importantes étaient bien communiquées. En dehors de ça, nous étions très content de laisser les acteurs inventer et construire d’eux-même leur personnage!

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Un dernier point que je voulais aborder est le travail avec un acteur enfant. Il est très différent d’avec un acteur adulte. D’abord par rapport à ce qui a été dit plus haut: l’acteur adulte doit puiser dans son vécu des émotions qu’il doit remonter à la surface le temps du jeu, or l’enfant lui n’a, en général, que très peu de vécu! S’il n’a jamais connu la perte d’un être cher par exemple, comment pourrait-il faire remonter cette émotion précise?

Un ami cinéaste argentin, qui a beaucoup travaillé avec des enfants, m’a dit un jour qu’il n’a jamais eu un seul bon acteur de moins de 15 ans et que d’après lui il n’existe pas de bon acteur enfants, et qu’il faut toujours user de techniques pour réussir à obtenir ce qu’on chercher chez eux. C’est son opinion 🙂

Un enfant normalement scolarisé dans notre système éducatif, lorsqu’il est confronté à un texte à apprendre, a tendance à le restituer de manière très scolaire, comme s’il devait réciter une poésie au tableau devant la classe et le professeur. D’autant plus s’il n’a pas la possibilité de faire le lien entre le texte et son vécu: pour lui c’est forcément un exercice très désincarné…

Egalement, un enfant a plus de mal à rester concentré. Je me suis aperçu notamment que s’il est poussé par les adultes (le réalisateur… son coach… ses parents…) d’une manière trop scolaire, par exemple si l’adulte lui reproche sa déconcentration en le grondant, il agira comme un écolier, d’une manière peu convaincue et juste parce qu’il fera ce qu’on lui a dit de faire! Et du coup, il ne sera pas convainquant dans son rôle..

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Il me parait important que l’enfant s’amuse sur le plateau, s’amuse à jouer son rôle – et non qu’il le considère comme un travail. Un jeu qui comporte des défis bien sûr, mais qu’il relève parce qu’il en a l’envie et non parce qu’un adulte lui a demandé de faire ça. Je pense que c’est en instaurant un caractère amusant et de défi qu’on peut parvenir à capter la concentration de l’enfant au moment où il le faut, pendant la prise – et en dehors des prises, le laisser se détendre comme il l’entend, en veillant juste à ce qu’il ne gène pas trop le travail de l’équipe.

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Il y aussi une technique à utiliser, qui met à profit la grande capacité mimétique de l’enfant, et pour laquelle je me suis inspiré de ce que j’ai vu des méthodes de mon ami réalisateur argentin: mettre l’enfant face à soi, les yeux dans les yeux, et lui demander de répéter ce qu’on dit, phrase après phrase, en faisant varier le ton. Commencer par des choses qui n’ont rien à voir avec le texte, juste pour le détendre. Lors de la répétition de l’acteur pour Olivier enfant par exemple, afin de le décoincer car il était un peu timide au début, nous nous sommes copieusement insultés l’un l’autre de cette façon! 🙂 On a essayé de ne pas éclater de rire, pas facile, mais du coup l’acteur a gagné plus de confiance en lui et ça s’est ressenti sur les essais suivants! Après coup, dans la même position, j’ai commencé à lui faire répéter les phrases du texte, en variant les tons. Ou bien en ne mettant pas du tout de ton moi-même et en lui demandant d’en mettre de lui-même lorsqu’il répète la phrase. Avec cette méthode nous avons pu prendre de très bonnes séquences sonores, meilleurs que celles qu’on a lorsqu’il joué sur le plateau devant la caméra, à placer sur les contre-champs – toutefois je regrette qu’on n’ai pas pris l’image avec car il a également eu ses meilleurs expressions du visage à ce moment là!

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Enfin, une dernière technique qu’on peut utiliser avec un enfant (mais attention à ne pas en abuser!) est celle du vol d’expressions! Sur le clip tourné l’an dernier avec un enfant jouant le rôle d’un génie de la forêt (clip dont le montage n’est toujours pas fini… ça le sera, j’en fais la promesse!) j’ai pu capter des expressions en les « volant » à l’acteur, par exemple quand il ne se savait pas filmé, ou bien en faisant une grimace inattendue derrière la caméra pour le faire éclater de rire (car il jouait très mal l’éclat de rire quand on le lui demandait explicitement!).

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Une expression « volée »

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