Un de nos travail d’atelier en cours – j’en parlerais plus en détail dans un autre article – est la création d’un petit film muet, en noir et blanc, pour lequel nous voulons donner un « look and feel » de vieux film du début du XXème siècle. Pour ce faire, en séance hier nous avons regardé quelques extraits de films des frères Lumière, de Mélies (celui-ci aussi), de Buster Keaton et de Charlie Chaplin en essayant de déterminer ce qui leur donne l’apparence et le charme d’un vieux film, afin d’appliquer à notre futur production des effets simulant ces caractéristiques: noir et blanc, format carré, contrastes élevé, grain, rayures, poussière,  etc…

Deux aspects ont attiré notre attention: l’aspect accéléré et les « sauts » d’images qu’on voit de temps à autre. Concernant les sauts d’image, l’explication qu’on a trouvé est la perte de portions de pellicule. Je me suis souvenu avoir été projectionniste d’un club cinéma de mon lycée dans ma jeunesse, sur un vieux projecteur 16 mm. De temps en temps le projecteur se bloquait et sous l’effet de la chaleur de la lampe de projection le film se mettait à brûler! L’effet à l’écran était impressionnant – je n’ai pas réussi à trouver des exemples réels sur youtube, mais cette vidéo où l’effet est reconstitué numériquement montre bien à quoi ça ressemblait:

On devait alors très vite éteindre le projecteur, sortir la bobine, la placer dans un petit banc de travail étudié pour, couper proprement autour de  l’image brûlée puis recoller les bouts… Enfin, remettre la pellicule dans le projecteur et le film pouvait repartir.

C’est ainsi qu’un vieux film, au fil des projections, perdait peu à peu des images de-ci, de-là: même sur les copies qui nous sont parvenues et qu’on a pu numériser il reste des « sauts » d’images.

L’aspect accéléré des vieux films muets est dû à des considérations plus techniques. Aux débuts du cinéma tant les caméras que les projecteurs étaient manuels: il fallait tourner une manivelle!

Le nombre d’image par seconde (fps en anglais pour « frame per second ») était donc très variable lors de la prise de vue, selon les habitudes du caméraman et sa capacité à conserver un rythme régulier dans son mouvement de manivelle. Même chose lors de la projection, le projectionniste tournant tant bien que mal la manivelle de sorte que le film ait l’air à peut prêt réaliste. Dans les faits, on constate qu’en moyenne le nombre d’image par seconde tournait autour de 16 à 18. Parfois, les réalisateurs jouaient même sur ces variations: pour une scène comique, il était demandé au caméraman de tourner… moins vite, afin qu’à la projection au contraire l’image aie l’air accélérée et donc plus drôle.

Les premières caméras à moteur sont apparues quand les réalisateurs ont commencé à vouloir mettre la caméra en mouvement pendant les prises: travelling, panoramiques… Impossible au caméraman d’effectuer des mouvements complexe tout en conservant un bon rythme de tournage de la manivelle! Mais à l’époque il n’y avait pas encore de norme: la fréquence était réglable, généralement autour de 16 à 18 fps pour conserver les habitudes.

Ce qui a finalement conduit à imposer une norme a été… le son! En effet, l’ajout de la bande sonore à même la pellicule dans les années 20 exigeait que la vitesse de projection soit absolument stable et identique à la vitesse de prise de vue – sans quoi le son avait des distorsions insupportables. Diverses considérations techniques que je ne détaillerais pas ici ont alors mené en 1926 à la décision de fixer définitivement la norme au fameux 24 images par secondes qu’on  connait si bien.

Mais le cinéma sonore a mis du temps à se généraliser, car il était encore luxueux et cher à produire. Pendant plusieurs années, on filmait et projetait encore des films muets, y compris dans les salles équipés de projecteurs tournant à 24 fps – sans possibilité de régler la vitesse. Du coup peu à peu de plus en plus de films tournés à vitesse variable mais aux alentour des 16 à 18 fps étaient diffusés en 24 fps, leur conférant définitivement cet aspect rapide. Et le public s’y est habitué tant et si bien qu’au bout d’un certain temps, quand certains films étaient diffusés à 16fps – plus proche des vitesses où ils avaient été tournés – les spectateurs se plaignaient qu’ils étaient trop lents!

Aujourd’hui avec le numérique on pourrait facilement créer des versions de ces films en détectant la vitesse de tournage et s’y adaptant. Mais au fond, qui le souhaite vraiment? La vitesse des vieux films muets fait désormais intégralement partie de l’histoire du cinéma et contribue largement à leur conférer un certain charme! 🙂

(Ces considérations sont en grandes partie inspirées de cet article particulièrement intéressant sur le sujet, pour ceux qui parlent anglais)

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